23 février 2009

Les destinées sentimentales de Royal Boch

 Lorsqu’Olivier Assayas a tourné en 1999, les destinées sentimentales, une chronique romancée de la fin du 19ème, il cherchait un décor industriel d’époque et son choix s’est porté sur la manufacture Royal Boch de La Louvière. C’est assez révélateur!

La dernière manufacture!

 Tout qui franchit la porte de l’usine se retrouve plongé dans un autre siècle, dans un temps où les entrepreneurs avaient une conception globale de leur projet, où les patrons et les ouvriers écrivaient ensemble l’histoire d’une activité industrielle. Malgré les conditions de travail pénibles et honteuses, on pourrait se laisser griser par le romantisme bourgeois du film interprété par Charles Berling et Emmanuelle Béart si on retrouvait un véritable entrepreneur dans les bureaux de direction. Mais les travailleurs de la manufacture apparaissent livrés à eux-mêmes. La cinquantaine d’hommes et de femmes qui cuisent la faïence, la décorent et la trient cherchent désespérément un mentor.

 De 1100 personnes en 1984, ils ne sont plus qu’une poignée à avoir survécu aux multiples restructurations. Leur sort est peu enviable quand on sait les coûts de production et la rude concurrence des pays asiatiques. Leur usine serait un fleuron de technologie dans les pays sous-développés mais ici, au cœur d’une Europe aussi socialement avancée, elle ne parvient plus à produire des biens commercialisables. Personne ne voudrait investir dans pareille projet industriel. Soit, mais a-t-on réellement songé à assurer la reconversion économique de cette activité ?

La marque royale

 Le quartier est en profonde mutation. Il va se reconstruire et inventer une nouvelle histoire en incluant une trace de l’activité faïencière fondatrice de la ville de La Louvière. Mais quelle sera le sort réservé aux travailleurs, à leur savoir-faire ? Quelle reconnaissance pour le labeur ? Un volet social, sans doute arraché par les syndicats, une aide de la région ? Mais pour que faire ? Pour prolonger le coma ou pour valoriser le prestige ? Car il ne faut pas oublier la marque Royal Boch ! Fournisseurs de la cour, pourvoyeurs des bonbonnières des enfants de Mathilde, c’est une référence lorsqu’on veut commercialiser des produits de haute qualité mais lorsqu’il n’y a plus d’intérêt commercial, que deviennent ces références ? Aujourd’hui, les plus belles pièces de la manufacture sont dans des musées, les collections de Charles Catteau appartiennent au patrimoine culturel et la ville de La Louvière aura beau se rappeler de la source qui l’a vue naître, il n’y coulera plus grand-chose dans les années à venir…

 Une page d’histoire va-t-elle se tourner ? Va-t-on à peu de frais, garder une trace muséale ou inventer une autre histoire, une autre page de l’histoire locale ? Rien n’est éternel, l’industrie a généré des bénéfices mais son opportunisme est aussi affuté que dénué de sens humain. La Houille, la sidérurgie, le textile, le verre ou la faïence ne sont plus porteurs d’essor économique. IL n’empêche que le Val Saint-Lambert connaît une autre vie, que Durobor a trouvé un nouveau souffle, que Duferco s’est adapté et qu’il suffirait de presque rien pour que Royal Boch reste louviérois.

Guy Dewier

06 février 2009

On n’a pas attendu qu’il soit mort pour l’oublier

100 millions d’euros, c’est ce que l’Etat (nous) allons perdre à cause d’une négligence, celle d’un employé du Fisc, celle d’un fonctionnaire.
De la roupie de sansonnet en regard de la vie d’un homme. C’est quand même bon de se dire que le(la) négligent(e) ne sera pas traduit en correctionnelle pour si peu alors que des aides-soignantes (Au bas de l’échelle barémique) devront répondre d’une négligence similaire devant les juges parce que cette négligence-ci a conduit à la mort d’une personne âgée, grabataire et sans famille proche.

Pour les 100 millions « oubliés » par les recettes de la TVA, c’est la presse nationale qui nous l’apprend. Pour Léon Camphyn, étouffé par sa ceinture de contention dans une maison de repos dépendant du CPAS de La Louvière, c’est en la 7ème chambre correctionnelle du tribunal de Mons que les faits ont fait débat.

Ce n’est pas moi c’est l’autre

Qui a oublié de coucher Léon ? Pourquoi la porte, habituellement entr’ouverte, était-elle fermée ce soir-là ? Ce sont les deux questions dont les réponses devraient servir à déterminer d’éventuelles culpabilités. Interrogées pendant deux heures, les trois aides-soignantes du Home Laetare, à La Louvière, n’en menaient pas large, en proie, sans doute à un remord que les questions distillées sur le ton du reproche par la Présidente Nicole Galand rendaient plus glacial encore.


Ce 17 mars 2006, Léon remonte de la salle commune vers 17H. Il est installé dans sa chaise à l’aide d’une ceinture censée lui éviter de chuter, lui qui connaît de sévères troubles de l’équilibre. Léon parle peu, regarde la télé dans la pénombre mais est instable sur sa chaise.
Quelqu’un aurait dû le mettre au lit et ne l’a pas fait.
On n’ira peut-être pas chercher le coupable dans cette affaire mais les coupables.
Les travailleuses en contact direct, tout d’abord, qui remplissaient la feuille des mises au lit la veille et dont l’une a certainement failli.


Mais vient ensuite la directrice du Home. Madame M. Est directrice depuis pas longtemps lorsque survient l’affaire Léon Camphyn. Elle a la réputation d’être très concernée par le bien-être des résidents. Elle a pris immédiatement la décision de licencier les trois aides-soignantes après cette faute grave. Elle n’était pas au courant des pratiques pour la feuille des mises au lit. Elle s’est dite scandalisée et lorsqu’elle a été informée du décès accidentel survenu à Léon, elle a donné des instructions à la police pour faire constater le décès et a demandé à son personnel de mettre le défunt dans une position digne. Les aides-soignantes ont, alors, vêtu le vieillard de son pyjama et, vraisemblablement, ont voulu faire croire à sa mise au lit avant le décès pour ne pas endosser la responsabilité de la négligence.

Enfin, au-dessus de ces personnes salariées, il y a le Bourgmestre de La Louvière, Jacques Gobert, qui était, à l’époque, Président du CPAS et qui, donc, assume la responsabilité politique des négligences de l’institution qu’il préside. Il n’avait pas connaissance d’un éventuel manque de personnel. Aucun signal dans ce sens ne lui était parvenu et les normes dictées par l’autorité de tutelle étaient respectées.

Un réquisitoire culpabilisant pour toute la société

Dans son réquisitoire, la Procureure générale, Madame Houstier, a évoqué des erreurs dans le choix des ceintures de contentions, de la légèreté dans la décision d’en doter le défunt, elle a pointé du doigt l’une des aides-soignantes qui a, manifestement agi avec désinvolture, elle a reconnu qu’on devrait établir un lien entre la mort et les négligences avant de se prononcer mais au-delà, elle  a accusé, de façon collégiale, les prévenus d’avoir contribué à un système imparfait et peu scrupuleux de la vie d’une personne âgée.

Bien sûr, ce réquisitoire sera réfuté par les avocats des prévenus mais la Présidente et la Procureure générale semblaient sur la même longueur d’ondes pour faire justice à un homme que personne ne viendra défendre et, cela,  parce qu’il n’a plus de famille.
Les deux magistrates perçoivent bien qu’il sera difficile de condamner car chacun peut se retrancher derrière des arguments et rejeter la faute sur l’autre mais elles ont tonné, grondé, fulminé à l’encontre d’une société déshumanisée.
Personne ne sortira grandi de cette affaire mais, quelque part, Léon Canphym doit avoir obtenu, de manière posthume, une petite réparation et c’est bien la seule chose qu’il y aura à retenir quelle que soit le verdict final dans une affaire d’homicide par négligence.

G.Dewier

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